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Amadou Ampâté Bâ

LA PAROLE, MEMOIRE VIVANTE DE L’AFRIQUE

Qui dit tradition en histoire africaine dit tradition orale. Nulle tentative de pénétrer l’histoire et l’âme des peuples africains ne saurait être valable si elle ne s’appuie sur cet héritage de connaissances de tous ordres, patiemment transmis de bouche à oreille et de maître à disciple à travers les âges. Cet héritage n’est pas encore perdu et repose dans la mémoire de la dernière génération des grands dépositaires, dont on peut dire qu’ils sont la mémoire vivante de l’Afrique.

Tout le problème, pour certains chercheurs, est de savoir si l’on peut accorder à l’oralité la même confiance qu’à l’écrit pour témoigner des choses du passé. A notre avis, le problème est ainsi mal posé. Le témoignage, qu’il soit écrit ou oral, n’est finalement qu’un témoignage humain et vaut ce que vaut l’homme. Ce qui est en cause derrière le témoignage lui-même, c’est donc la valeur de la chaîne de transmission à laquelle l’homme se rattache, la fidélité de la mémoire individuelle et collective et le prix attaché à la vérité dans une société donnée. En un mot, le lien de l’homme avec la Parole.

Or, c’est dans les sociétés orales que non seulement la fonction de la mémoire est le plus développé, mais que ce lien entre l’homme et la Parole est le plus fort. Là où l’écrit n’existe pas, l’homme est lié à sa parole. Il est engagé par elle. Il est sa parole et sa parole témoigne de ce qu’il est. La cohésion même de la société repose sur la valeur et le respect de la parole.

Outre une valeur morale fondamentale, la parole revêtait, dans les traditions africaines tout au moins celles que je connais et qui concernent toute la zone de savane au sud du Sahara un caractère sacré lié à son origine divine et aux forces occultes déposées en elle. Agent magique par excellence et grand vecteur des « forces éthériques », on ne la maniait pas sans prudence.

De nombreux facteurs, religieux, magiques et sociaux, concouraient donc à préserver la fidélité de la transmission orale. Il nous a paru nécessaire d’en présenter ci-dessous une brève étude afin de mieux situer la tradition orale africaine dans son contexte et de l’éclairer, en quelque sorte, de l’intérieur. Si l’on demandait à un vrai traditionaliste africain « Qu’est-ce que la tradition orale ? », sans doute l’embarrasserait-on fort. Peut-être répondrait-il, après un long silence : « C’est la connaissance totale » et n’en dirait pas plus.

Que recouvre donc le terme de tradition orale ? Quelles réalités véhicule-t-elle, quelles connaissances transmet-elle, quelles sciences enseigne-t-elle et quels sont ses transmetteurs ?

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, la tradition orale africaine ne se limite pas à des contes et des légendes ou k même à des récits mythiques ou historiques, et les « griots » sont loin d’en être les seuls et uniques conservateurs et transmetteurs qualifiés.

La tradition orale est la grande école de la vie, dont elle recouvre et concerne tous les aspects. Elle peut paraître chaos à celui qui n’en pénètre pas le secret et dérouter l’esprit cartésien habitué à tout séparer en catégories bien définies. En elle, en effet, spirituel et matériel ne sont pas dissociés.

Passant de l’ésotérique à l’exotérique, la tradition orale sait se mettre à la portée des hommes, leur parler selon leur entendement et se dérouler en fonction de leurs aptitudes. Elle est tout à la fois religion, connaissance, science de la nature, initiation de métier, histoire, divertissement et récréation, tout point de détail pouvant toujours permettre de remonter jusqu’à l’Unité primordiale.

Fondée sur l’initiation et l’expérience, elle engage l’homme dans sa totalité et, à ce titre, on peut dire qu’elle a contribué à créer un type d’homme particulier, à sculpter l’âme africaine.

Liée au comportement quotidien de l’homme et de la communauté, la « culture » africaine n’est donc pas une matière abstraite que l’on puisse isoler de la vie. Elle implique une vision particulière du monde, ou plutôt une présence particulière au monde, conçue comme un Tout où tout est relié et interagissant.

Ne, pouvant parler valablement des traditions que je n’ai pas vécues ou étudiées personnellement, notamment celles relatives aux pays de la forêt, je prendrai mes exemples dans les traditions de la savane au sud du Sahara (ce qu’on appelait autrefois le Bafour).

La tradition Bambara du Komo, (l’une des grandes écoles d’initiation du Mandé, au Mali) enseigne que la Parole, Kuma, est une force fondamentale et qu’elle émane de l’Etre Suprême lui-même, Maa Ngala, créateur de toutes choses. Elle est l’instrument de la création : « Ce que Maa Ngala dit, c’est ! » proclame le chantre du dieu Komo.

Le mythe de la création de l’univers et de l’homme, enseigné par le Maître initiateur du Komo (qui est toujours un forgeron) aux jeunes circoncis, nous révèle que lorsque Maa Ngala éprouva la nostalgie d’un interlocuteur, il créa le Premier homme : Maa.

Jadis, la genèse s’enseignait durant les soixante-trois jours de retraite imposée aux circoncis en leur ving-et-unième année, et l’on mettait ensuite vingt-et-un ans à l’étudier et à l’approfondir.

A la lisière du bois sacré, demeure du Komo, le premier circoncis scandait les paroles suiyantes :

« Maa Ngala I Maa Ngala !

« Qui est Maa Ngala ?

« Où est Maa Ngala ?

Le chantre du Komo répondait :

« Maa Ngala, c’est la force infinie

« Nul ne peut le situer dans le temps ni dans l’espace.

« Il est Dombali (Inconnaissable)

« Dambali (Incrée-infini) Puis, après l’initiation, commençait le récit de la genèse primordiale : « Il n’y avait rien, sinon un Etre,

« Cet Etre était un Vide vivant,

« couvant potentiellement les existences contingentes. « Le temps infini était la demeure de cet Etre-UN.

« Alors il créa « Fan »,

Un œuf merveilleux comportant neuf divisions, et y introduisit les neuf états fondamentaux de l’existence. Quand cet Œuf primordial vint à éclore, il donna naissance à vingt êtres fabuleux qui constituaient la totalité de l’univers, la totalité des forces existantes de la connaissance possible.

« Mais hélas ! aucune de ces vingt premières créatures ne se révéla apte à devenir l’interlocuteur (Kuma nyon) que Maa Ngala avait désiré pour lui-même.

« Alors, il préleva une parcelle sur chacune des vingt créatures existantes, les mélangea, puis, soufflant dans ce mélange une étincelle de son propre souffle igné, créa un nouvel Etre, l’Homme, auquel il donna une partie de son propre nom : Maa. De sorte que ce nouvel être contenait, de par son nom et l’étincelle divine introduite en lui, quelque chose de Maa Ngala lui-même. »

Synthèse de tout ce qui existe, receptacle par excellence de la Force suprême en même temps que confluent toutes les forces existantes, Maa, l’Homme, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l’Esprit et de la Parole.

Maa Ngala enseigna à Maa, son interlocuteur, les lois d’après lesquelles tous les éléments du cosmos furent formés et continuent d’exister. Il l’instaura gardien de son Univers et le chargea de veiller au maintien de l’Harmonie universelle. C’est pourquoi il est lourd d’être Maa.

Initié par son créateur, Maa transmit plus tard à sa descendance la somme totale de ses connaissances, et ce fut le début de la grande chaîne de transmission orale initiatique dont l’ordre de Komo (comme ceux, au Mali, du Nama, du Koré, etc.) se veut l’un des continuateurs.

A l’image de la parole de Maa Ngala dont elle est un écho, la parole humaine met en mouvement les forces latentes, les actionne et les suscite, comme lorsqu’un homme se lève ou se retourne à l’appel de son nom.

Elle peut créer la paix, comme elle peut la détruire. Elle est à l’image du feu. Un seul mot mal venu peut déclencher une guerre, comme une brindille enflammée peut provoquer un vaste incendie.

La tradition confère donc à Kuma, la Parole, non seulement une puissance créatrice, mais une double fonction de conservation et de destruction. C’est pourquoi elle est, par excellence, le grand agent actif de la magie africaine.

Peut être une image en noir et blanc de plein air

« En Afrique, l’artisanat est indissociable de la parole. Les artisans traditionnels accompagnent leur travail de chants rituels ou de paroles sacramentelles rythmées et leurs gestes retracent le mystère de la création primordiale liée elle-même au pouvoir du Verbe. Aussi dit-on en Afrique : « Le forgeron forge la Parole, le tisserand la tisse, le cordonnier la lisse en la corroyant ». Le tisserand (voir photo) est le dépositaire des secrets de son métier. L’armature de celui-ci se compose de huit pièces principales : les quatre montants verticaux symbolisent les éléments (terre, eau, air, feu) et les points cardinaux, les quatre montants transversaux figurent les quatre points collatéraux. Placé au centre de ces huit dimensions de l’espace, le tisserand représente l’Homme Primordial, Maa. Avant de se mettre au travail, il doit toucher chacun des montants en prononçant les paroles ou les psalmodies qui correspondent aux forces vitales qu’ils expriment. Le va-et-vient de ses pieds qui se lèvent et s’abaissent en actionnant les pédales rappelle la cadence originelle de la Parole créatrice, liée au dualisme universel et à la loi des cycles. »

Il faut avoir présent à l’esprit que, d’une manière générale, toutes les traditions africaines postulent une vision religieuse du monde. L’univers visible est conçu et ressenti comme le signe, la concrétisation ou l’écorce d’un univers invisible et vivant constitué de forces en perpétuel mouvement. Au sein de cette vaste unité cosmique, tout est lié, tout est solidaire, et le comportement de l’homme vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis du monde qui l’entoure (monde mniéral, végétal, animal, et société humaine) sera l’objet d’une réglementation rituelle très précise pouvant d’ailleurs varier dans sa forme selon les ethnies ou les religions.

La violation de lois sacrées était censée entraîner une perturbation dans l’équilibre des forces se traduisant par des troubles divers. C’est pourquoi l’action magique, c’est-à-dire la manipulation des forces, visait en général à restaurer l’équilibre perturbé, à rétablir l’harmonie dont l’homme, nous l’avons vu précédemment, fut instauré le gardien par son Créateur.

Le mot « magie » est toujours pris dans un mauvais sens en Europe alors qu’en Afrique il désigne seulement le maniement des forces, chose neutre en soi et qui peut s’avérer utile ou néfaste selon la direction qui lui est donnée. Il est dit : « Ni la magie ni la fortune ne sont mauvaises en soi. C’est leur utilisation qui les rend bonnes ou mauvaises ».

La bonne magie, celle des initiés et des « maîtres connaisseurs », vise à purifier hommes, bêtes et objets afin de remettre les forces en ordre. C’est ¡ci que la force de la parole est décisive.

Mais pour que la parole produise son plein effet, il faut qu’elle soit scandée rythmiquement, parce que le mouvement a besoin du rythme, lui-même basé sur le secret des nombres. Il faut que la parole reproduise le va-et-vient qui est l’essence du rythme.

Dans les chants rituels et les formules incantatoires, la parole est donc la matérialisation de la cadence. Et si elle est considérée comme pouvant agir sur les esprits, c’est parce que son harmonie crée des mouvements, mouvements qui mobilisent des forces, ces forces agissant sur les esprits qui sont eux-mêmes des puissances d’action.

Tirant du sacré sa puissance créatrice et opératice, la parole, selon la tradition africaine, est en rapport direct soit avec le main¬ tien soit avec la rupture de l’harmonie, dans l’homme et dans le monde qui l’entoure.

C’est pourquoi la plupart des sociétés orales traditionnelles considèrent le mensonge comme une véritable lèpre morale. En Afrique traditionnelle, celui qui manque à sa parole tue sa personne civile, religieuse ou occulte. Il se coupe de lui-même et de la société. Sa mort devient préférable à sa survie tant pour lui-même que pour les siens.

Le chantre de Komo Dibi, de Koulikoro, au Mali, a chanté, dans l’un de ses poèmes rituels :

« La parole est divinement exacte,

« il convient d’être exact avec elle.

« La langue qui fausse la parole

« vicie le sang de celui qui ment.

Le sang symbolise ici la force vitale intérieure, dont l’harmonie est perturbée par le mensonge. «Celui qui gâte sa parole se gâte lui-même », dit l’adage. Quand on pense une chose et qu’on en dit une autre, on se coupe d’avec soi-même. On rompt l’unité sacrée, reflet de l’unité cosmique, créant ainsi la disharmonie en soi comme autour de soi.

On comprendra mieux, dès lors, dans quel contexte magicoreligieux et social se situe le respect de la parole dans les sociétés à tradition orale, et particulièrement lorsqu’il s’agit de transmettre les paroles héritées des ancêtres ou des aînés. Ce à quoi l’Afrique traditionnelle tient le plus, c’est à tout ce qu’elle a hérité des ancêtres. Les expressions : « Je le tiens de mon Maître », « Je le tiens de mon père », « Je l’ai sucé à la mamelle de ma mère », expriment son attachement religieux au patrimoine transmis.

Les grands dépositaires de cet héritage oral sont ceux que l’on appelle les « Traditionalistes ». Mémoire vivante de l’Afrique, ils en sont les meilleurs témoins. Qui sont ces maîtres ?

En Bambara on les appelle Doma ou Soma, les « Connaisseurs » ou Donikéba, « Faiseurs de connaissance ». En peul, selon des régions, on les appelle Silatigui, Gando ou Tchiorinké, mots comportant le même sens que « connaisseur ».

Ils peuvent être Maîtres initiés (et initiateurs) d’une branche traditionnelle particulière (initiations du forgeron, du tisserand, du chasseur, du pêcheur, etc..) ou bien posséder la connaissance totale de la tradition dans ses aspects. Il existe ainsi des Doma qui connaissent la science des forgerons, celle des pasteurs, des tisse¬ rands, aussi bien que des grandes écoles initiatiques de la savane, telles que, par exemple, au Mali, le Nyaworolé, etc.

Mais ne nous y trompons pas : la tradition africaine ne coupe pas la vie en tranches et le Connaisseur est rarement un « spécialiste ». Le plus souvent c’est un « généraliste ». Le même vieillard, par exemple, aura des connaissances aussi bien en science des plantes (connaissance des propriétés bonnes ou mauvaises de chaque plante) qu’en « science des terres » (propriétés agricoles ou médicinales des différentes sortes de terre), en « science des eaux », en astronomie, psychologie, etc. Il s’agit d’une science de la vie dont les connaissances peuvent toujours donner lieu à des utilisations pratiques.

Conservateur des secrets de la genèse cosmique et des sciences de la vie, le traditionaliste, doué en général d’une mémoire prodigieuse, est souvent aussi l’archiviste des événements passés transmis par la tradition ou des événements contemporains. Une histoire qui se voudrait essentiellement africaine devra donc nécessairement s’appuyer sur l’irremplaçable témoignage des Africains qualifiés. « On ne coiffe pas une personne en son absence », dit l’adage.

D’une manière générale, les traditionalistes furent écartés, sinon pourchassés, par la puissance coloniale qui s’efforçait, cela va de soi, de déraciner les traditions locales afin de semer ses propres idées car, dit-on, « On ne sème ni dans un champ planté ni dans la jachère ». C’est pourquoi l’initiation se réfugia le plus souvent dans la brousse et quitta les grandes villes, dites « Tubadudugu, « villes de blancs » (entendre « des colonisateurs »).

Il existe cependant encore, dans les différents pays de la savane africaine constituant l’ancien Bafour et sans doute ailleurs aussi des « Connaisseurs » qui continuent de transmettre le dépôt sacré à ceux qui acceptent d’apprendre et d’écouter et se montrent dignes de recevoir leur enseignement par leur patience et leur discrétion, règles de base exigées par les dieux…

Dans un délai de dix ou quinze ans, tous les derniers grands Doma, tous les derniers vieillards héritiers des diverses branches de la Tradition, auront probablement disparu. Si nous ne nous hâtons pas de recueillir leurs témoignages et leur enseignement, c’est tout le patrimoine culturel et spirituel d’un peuple qui sombrera avec eux dans l’oubli, abandonnant à elle-même une jeunesse sans racine.

Plus que tous les autres hommes, les traditionalistes-Do/ra grands ou petits-, sont tenus au respect de la vérité. Le mensonge, pour eux, est non seulement une tare morale, mais un interditrituel dont la violation leur interdirait de pouvoir remplir leur fonction. Cet interdit rituel existe, à ma connaissance, dans toutes les traditions de la savane africaine. Les Doma y sont, plus particulièrement, astreints car, en tant que Maîtres-initiés, ils sont les grands détenteurs de la Parole, principal agent actif de la vie humaine et des esprits.

Je citerai le cas d’un Maître du Couteau Dogon, du pays de Pignari (cercle de Bandiagara) que j’ai connu dans ma jeunesse et qui avait été amené un jour à mentir pour sauver la vie d’une femme poursuivie qu’il avait cachée chez lui. Après cet événement, il se démit spontanément de sa charge, estimant ne plus remplir les conditions rituelles pour l’assumer valablement.

Si le traditionaliste, ou Connaisseur, est tellement respecté en Afrique, c’est parce qu’il se respecte lui-même d’abord. Intérieure¬ ment en ordre puisqu’il ne doit jamais mentir, c’est un homme « bien réglé », maître des forces qui l’habitent. Autour de lui les choses s’ordonnent et les troubles s’apaisent.

On comprendra mieux, dans cette optique, l’importance donnée par l’éducation africaine traditionnelle à la maîtrise de soi. Parler peu est la marque d’une bonne éducation et le signe de la noblesse. Le jeune garçon apprendra très tôt à maîtriser l’expres¬ sion de ses émotions ou de sa souffrance, à contenir les forces qui sont en lui, à l’image du Maa primordial qui contenait en lui-même, soumises et ordonnées, les forces du Cosmos. Du Connaisseur respecté ou de l’homme maître de lui-même, on dira « C’est un Maa » (ou un Meddo, en peul), c’est-à-dire un homme complet.

Il ne faut pas confondre les traditionalistes-Do/ra, qui savent enseigner en amusant et en se mettant à la portée de leur auditoire, avec les troubadours, conteurs et animateurs publics qui sont en général de la caste des Diéli (griots) ou des Woloso. Les Woloso littéralement « nés dans la maison » ou « captifs de case » étaient des serviteurs ou des familles de serviteurs attachés depuis des générations à une même famille. La tradition leur reconnaissait une liberté totale de gestes ou de paroles, ainsi que de grands droits matériels sur les biens de leur maîtres.) La discipline de la vérité n’existe pas pour ces derniers et la tradition leur reconnaît le droit de la travestir ou de l’embellir, même grossièrement, pourvu qu’ils arrivent à distraire ou à intéresser leur public, comme nous le verrons plus loin. «Il est permis au griot », dit-on, « d’avoir deux langues ».

En revanche, il ne viendrait à l’esprit d’aucun Africain de formation traditionnelle de mettre en doute la véracité des propos d’un traditionaliste-Doma, particulièrement lorsqu’il s’agit de transmettre des connaissances héritées de la chaîne des ancêtres. Avant de parler, le Doma s’adresse, par déférence, aux âmes des anciens pour leur demander de venir l’assister afin que la langue ne lui fourche ou qu’une défaillance de mémoire ne se produise, qui lui ferait omettre quelque chose.

Un traditionaliste – Doma non forgeron de naissance mais con¬ naissant les sciences se rapportant à la forge, par exemple, dira, avant d’en parler : « Je dois cela à Untel, qui le doit à Untel, etc.. ». Il rendra hommage à l’ancêtre des forgerons en se tenant, en signe d’allégeance, accroupi et la pointe du coude droit reposant sur le sol, avant-bras levé. Il y a toujours référence à la chaîne dont le Doma lui-même n’est qu’un maillon.

Dans toutes les branches de la connaissance traditionnelle, la chaîne de transmission revêt une importance primordiale. S’il n’y a pas transmission régulière, il n’y a pas de « magie », mais seule- k ment causerie ou conte. La parole est alors inopérante. La parole transmise par la chaîne est censée véhiculer, depuis la transmission originelle, une force qui la rend opérante et sacramentelle.

C’est cette notion de « respect de la chaîne » ou de « respect de la transmission » qui fait qu’en général, l’Africain non acculturé aura tendance à rapporter un récit dans la forme même où il l’aura entendu, aidé en cela par la mémoire prodigieuse des analphabètes. Si on le contredit, il se contentera de répondre : « Untel me l’a appris comme cela ! », citant toujours sa source.

En dehors de la valeur morale propre des traditionalistes-Do/na et de leur rattachement à une « chaîne de transmission », une garantie d’authenticité supplémentaire est fournie par le contrôle permanent de leurs pairs ou des anciens qui les entourent, qui veillent jalousement sur l’authenticité de ce qu’ils transmettent et le reprennent à la moindre erreur.

L’enseignement traditionnel, surtout quand il s’agit de connaissances liées à une initiation, est lié à l’expérience et intégré à la vie. C’est pourquoi le chercheur, européen ou africain, désireux d’approcher les faits religieux africains, se condamnera à rester à la lisière du sujet s’il n’accepte pas de vivre l’initiation correspondante et d’en accepter les règles, ce qui présuppose au minimum la con¬ naissance de la langue. Il est en effet des choses qui ne « s’expliquent » pas, mais qui s’expérimentent et qui se vivent.

Les métiers artisanaux traditionnels sont de grands vecteurs de la tradition oraje.

Dans la société traditionnelle africaine, les activités humaines comportaient souvent un caractère sacré ou occulte, et particulièrement celles consistant à agir sur la matière et à la transformer, chaque chose étant considérée comme vivante. Chaque fonction artisanale se rattachait à une connaissance ésotérique transmise de génération en génération et prenant son origine dans une révélation initiale. Les artisans traditionnels accompagnent leur travail de chants rituels ou de paroles rythmiques sacramentelles, et leurs gestes eux-mêmes sont considérés comme un langage. En effet, les gestes de chaque métier reproduisent, dans un symbolisme qui lui est propre, le mystère de la création primordiale liée à la puissance de la Parole, comme il a été indiqué plus haut. On dit :

« Le forgeron forge la Parole,

Le tisserand la tisse.

Le cordonnier la lisse en la corroyant ».

Les connaissances du forgeron doivent couvrir un vaste secteur de la vie. Occultiste réputé, sa maîtrise des secrets du feu et du fer lui vaut d’être seul habilité à pratiquer la circoncision et, nous l’avons vu, le grand « Maître du couteau » dans l’initiation du Komo est toujours un forgeron.

Le forgeron de haut fourneau, à la fois extracteur du minerai et fondeur, est le plus avancé en connaissance. A toutes les connaissances du forgeron fondeur, il joint la connaissance parfaite des « Fils du sein de la Terre » (la minéralogie) et celle des secrets de la brousse et des plantes. En effet, il connaît le peuplement végétal qui recouvre la terre lorsqu’elle contient un métal particulier, et sait détecter un gisement d’or au seul examen des plantes et des cailloux.

On peut dire que le métier ou la fonction traditionnelle, sculpte l’être de l’homme. Toute la différence entre l’éducation moderne et la tradition orale est là. Ce qu’on apprend à l’école occidentale pour utile que ce soit on ne le vit pas toujours, tandis que la connaissance héritée de la tradition orale s’incarne dans l’être tout entier. Les instruments ou outils du métier matérialisant les Paroles sacrées, le contact de l’apprenti avec le métier l’oblige, à chaque geste, à vivre la Parole.

C’est pourquoi la tradition orale, prise dans son ensemble, ne se résume pas à la transmission de récits ou de certaines connaissances. Elle est génératrice et formatrice d’un type d’homme particulier. On peut dire qu’il y a la civilisation des forgerons, la civilisation des tisserands, la civilisation des pasteurs, etc.

Si les sciences occultes et ésotériques sont l’apanage des « maîtres du couteau » et des chantres des dieux, la musique, la poésie lyrique, les contes qui animent les récréations populaires, et souvent aussi l’histoire, reviennent aux griots, sortes de troubadours ou de ménestrels parcourant le pays ou attachés à une famille. On a souvent pensé, à tort, qu’ils étaient les seuls « traditionalistes » possibles. Qui sont-ils ?

On peut les diviser en trois catégories : les griots musiciens, les griots «ambassadeurs » et artisans, les griots généalogistes, historiens ou poètes (ou les trois à la fois), qui sont aussi généralement conteurs et grands voyageurs.

La tradition leur confère un statut particulier au sein de la société. En effet, contrairement aux Horon (nobles), ils ont le droit d’être sans vergogne et jouissent d’une très grande liberté de parole. Ils peuvent se montrer sans gêne, voire effrontés, et il leur arrive de plaisanter avec les choses les plus sérieuses ou les plus sacrées sans que cela tire à conséquence. Ils ne sont astreints ni à la discrétion ni au respect absolu de la vérité. Ils peuvent parfois mentir avec aplomb et nul n’est fondé à leur en tenir rigueur. « C’est le dire du diéli ! Ce n’est donc pas la vérité vraie, mais nous l’acceptons ainsi ». Cette maxime montre assez combien la tradition admet, sans en être dupe, les affabulations des diéli qui, ajoute-t-elle, ont « la bouche déchirée ».

La société africaine étant fondamentalement basée sur le dialogue entre les individus et la palabre entre communautés ou ethnies, les diéli, ou griots, sont les agents actifs et naturels de ces palabres. Autorisés à avoir « deux langues dans leur bouche », ils peuvent éventuellement se dédire sans qu’on leur en tienne rigueur, ce que ne pourrait faire un noble à qui il n’est pas permis de revenir inopinément sur sa parole ou sur une décision. Il arrive même aux griots d’endosser une faute qu’ils n’ont pas commise afin de redresser une situation ou de sauver la face des nobles.

Leur nom en bambara, diéli, signifie « sang ». Tel le sang en effet, ils circulent dans le corps de la société qu’ils peuvent guérir ou rendre malade, selon qu’ils atténuent ou avivent ses conflits par leurs paroles et par leurs chants.

Hâtons-nous de dire, cependant, qu’il s’agit ¡ci de caractéristiques générales et que tous les griots ne sont pas nécessairement effrontés ou dévergondés. Bien au contraire, il existe parmi eux des hommes que l’on appelle Diéli-faama : « griots-rois ». Ceux-ci ne le cèdent en rien aux nobles en matière de courage, moralité, vertus et sagesse, et ils n’abusent jamais des droits que leur octroie la coutume.

Les griots participèrent à toutes les batailles de l’histoire aux côtés de leurs maîtres dont ils fouettaient le courage par le rappel de leur généalogie et des hauts faits de leurs pères. Tant est grande la puissance de l’évocation du nom pour l’Africain. C’est d’ailleurs par la répétition du nom de son lignage que l’on salue et louange un Africain.

Le secret de la puissance et de l’influence des Diéli sur les Horon (nobles) réside dans la connaissance de leur généalogie et de l’histoire de leur famille. Aussi certains d’entre eux ont-ils fait de cette connaissance une véritable spécialité. Cette classe de griots n’appartient souvent à aucune famille et parcourt le pays à la recherche d’informations historiques toujours plus étendues.

On voit comment les griots généalogistes, spécialisés dans la connaissance de l’histoire des familles et doués souvent d’une mémoire prodigieuse, ont pu tout naturellement devenir, en quelque sorte, les archivistes de la société africaine et, parfois, de grands historiens. Mais souvenons-nous qu’ils ne sont pas les seuls à détenir ces connaissances. On peut donc, à la rigueur, appeler les griots-historiens des « traditionalistes », mais avec cette réserve qu’il s’agit là d’une branche purement historique de la tradition, qui en comporte par ailleurs beaucoup d’autres.

Le fait de naître griot (diéli), ne fait pas nécessairement du dié/i un historien, mais l’y prédispose, et il n’en fait pas non plus, loin s’en faut, un savant en matières traditionnelles, un «connaisseur ». D’une manière générale, la caste des Diéli est la plus éloignée des domaines initiatiques, ceux-ci exigeant silence, discrétion et maîtrise de sa parole.

La possibilité de devenir des « connaisseurs » ne leur est pour¬ tant pas interdite, pas plus qu’à quiconque. De même qu’un traditionaliste – doma (le « connaisseur traditionnel » au vrai sens du terme) peut être en même temps un grand généalogiste et historien, de même un griot, comme tout membre de n’importe quelle catégorie sociale, peut devenir traditionaliste-c/o/na si ses aptitudes le lui permettent et s’il a vécu les initiations correspondantes (exception faite, toutefois, de l’initiation du Komo qui lui est interdite).

Le griot qui est en même temps traditionaliste-doma constitue une source de renseignements entièrement digne de confiance, car sa qualité d’initié lui confère une haute valeur morale et l’astreint à l’interdit de mensonge. Il devient un autre homme. Il est ce « griot-roi » dont j’ai parlé plus haut, que l’on consulte pour sa sagesse et ses connaissances et qui, tout en sachant distraire, n’abuse jamais de ses droits coutumiers.

D’une manière générale, on ne devient pas traditionaliste-doma en restant dans son village. L’homme qui voyage découvre et vit d’autres initiations, enregistre les différences ou les ressemblances, élargit le champ de sa compréhension. Partout où il passe, il participe aux réunions, entend des récits historiques, s’attarde auprès d’un transmetteur qualifié en initiation ou en généalogie, et prend ainsi contact avec l’histoire et les traditions des pays qu’il traverse.

On peut dire que celui qui est devenu traditionaliste-doma a été, toute sa vie, un chercheur et un questionneur et qu’il ne cesse jamais de l’être.

L’Africain de la savane voyageait beaucoup. Il en résultait un échange et une circulation des connaissances. C’est pourquoi la mémoire historique collective, en Afrique, est rarement limitée à un seul territoire. Elle est plutôt liée aux lignées ou aux ethnies qui ont émigré à travers le continent.

De nombreuses caravanes sillonnaient le pays, empruntant un réseau de routes spéciales protégées traditionnellement par les dieux et les rois, routes où l’on était sûr de n’être ni razzié, ni attaqué. Sinon, c’eût été s’exposer soit à une attaque, soit à violer sans le savoir quelque interdit local et à en payer chèrement les conséquences. En arrivant dans un pays inconnu, les voyageurs allaient « confier leur tête » à un notable qui devenait ainsi leur garant, car «toucher à l’hôte de quelqu’un, c’est toucher à l’hôte lui-même ».

Le grand généalogiste, lui, est toujours nécessairement un grand voyageur. C’est ainsi que Molom Gaolo, le plus grand généalogiste peul qu’il m’ait été donné de connaître, possédait la généalogie de tous les Peul du Sénégal. Son grand âge ne lui permettant plus de se déplacer, il envoya son fils, Mamadou Molom, continuer son enquête auprès des familles peules émigrées à travers le Soudan (Mali) avec El Hadj Omar. A l’époque où j’ai connu Molom Gaolo, il avait pu réunir et retenir l’histoire passée d’environ quarante générations.

Il avait pour coutume d’assister à tous les baptêmes ou funérailles dans les familles importantes, afin d’enregistrer les circonstances des naissances et des décès, qu’il ajoutait aux listes déposées dans sa mémoire fabuleuse. Aussi pouvait-il déclarer à n’importe quel personnage peul : « Tu es le fils d’Untel, né d’Untel, descendant d’Untel, rejeton d’Untel, etc.. .morts à tel endroit, pour telle raison, enterrés à tel endroit, etc.. » ; ou bien : « Untel a été baptisé tel jour, à telle heure, par tel marabout… ». Bien entendu, tou¬ tes ces connaissances étaient, et sont encore, transmises orale¬ ment et enregistrées par la seule mémoire du généalogiste. On ne peut se faire une idée de ce que la mémoire d’un « illettré » peut emmagasiner. Un récit entendu une seule fois est gravé comme dans une matrice et resurgira du premier au dernier mot quand; la mémoire le sollicitera.

Molom Gaolo est décédé à l’âge de 105 ans, vers 1968 je crois. Son fils, Mamadou Gaolo, âgé aujourd’hui de 50 ans, vit au Mali où il poursuit le travail de son père, par les mêmes moyens pure¬ ment oraux, étant lui-même illettré.

Wabab Gaolo, contemporain de Mamadou Gaolo et toujours vivant lui aussi, a poursuivi de son côté une enquête sur les ethnies fulfuldéphones, (Peul et Toucouleur) au Tchad, au Cameroun, et jusqu’au Zaïre, pour se renseigner sur la généalogie et l’histoire des failles émigrées dans ces pays.

Chacun en effet est toujours un peu généalogiste en Afrique et capable de remonter assez loin dans son propre lignage. Sinon, il serait comme privé de « carte d’identité ». Jadis, au Mali, il n’y avait personne qui ne connût au moins dix à douze générations de ses aïeux.

Mais aujourd’hui le grand problème de l’Afrique traditionnelle est celui de la rupture dans la transmission. L’initiation, fuyant les grandes cités, s’est réfugiée dans la brousse où les « vieux » trou¬ vent de moins en moins autour d’eux, en raison de l’attrait des grandes villes et des besoins nouveaux, les « oreilles dociles » auxquelles transmettre leur enseignement.

Ainsi nous nous trouvons actuellement, pour tout ce qui touche à la tradition orale, devant la dernière génération des grands dépositaires. C’est pourquoi l’effort de récolte doit s’intensifier dans les dix ou quinze années à venir, après quoi les derniers grands monuments vivants de la culture africaine auront disparu, et avec eux les trésors irremplaçables d’un enseignement particulier, à la fois matériel, psychologique et spirituel, fondé sur le sentiment de l’unité de la vie et dont la source se perd dans la nuit des temps.

 

Amadou Hampâté Bâ

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