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En pays Bamiléké, le toit conique n’est pas une simple forme géométrique. Ici ne construit pas le toit conique qui veut, mais qui en a le droit. A Batoufam par exemple, pour être autorisé à bâtir une case à toit conique chez soi, cela obéit à une procédure et à une logique architecturale dont le décryptage permet de constater une priorité à la femme et sa fécondité.

1. Procédure d’acquisition du droit à la construction du toit conique.

Au premier regard, la toiture conique apparait juste comme une forme géométrique très utilisée dans les constructions en pays bamiléké. Pourtant, l’étude et l’analyse profondes de l’anthropologie et de l’histoire des peuples de cette aire culturelle laissent voir l’Architecture du paysage et l’habitat comme un indice de hiérarchisation de la société, datant depuis la haute antiquité. La toiture conique au-delà de l’aspect visuel, est un langage codé dont l’interprétation met en exergue certaines réalités culturelles, sociales, et même architecturales de l’habitat et de l’habitation en pays Bamiléké.

Il ressort d’un entretien avec Sa Majesté NAYANG TOUKAM Innocent, Roi des Batoufam, que « la procédure d’acquisition du droit de construction d’une case à toit conique dans une concession s’apparente à celle de la dote d’une princesse ». Pour tout prétendant, il faut rencontrer trois catégories de personnes : les femmes, les 9 notables collègues du Roi (« Kap Vieuh », et le Roi lui-même.

Les femmes doivent être vues en premier, car ce sont elles qui jugent du degré de sociabilité du demandeur, négocient auprès du Roi et donnent les dimensions qui sont fonction du rang social qu’elles lui attribuent. Ainsi, si elles jugent que le demandeur est « capable », elles donnent les mesures (le nombre de toit : classe de deux, trois …)

Si après négociation des femmes, le Roi prend la décision de donner l’accord à un tel notable de construire avec le toit conique, le conseil des 9 notables doit entériner. Il revient donc au Roi de se concerter avec les « Kap vieuh » qui jugent de la crédibilité de l’intéressé et de la nécessité de l’élever à ce rang. Une fois tombés d’accord, le message doit être porté à l’intéressé.

Ainsi, comme une princesse qu’on donne en mariage, la nouvelle de l’accord doit être accompagnée chez le demandeur. Les femmes, accompagnées des serviteurs, partent de la chefferie, en chantant « X est capable, X est capable… » L’un des serviteurs joue le « Ngon » pendant que les femmes chantent et dansent. Il faut noter que cette cérémonie se déroule la nuit et dure jusqu’au petit matin.

Ainsi, le demandeur doit veiller à satisfaire les femmes porteuse du message, en leur donnant suffisamment à manger et de l’argent comme dans toute cérémonie de dote. Un autre aspect de cette cérémonie voudrait qu’à un moment, les femmes décident de ne plus avancer, en créant n’importe quel prétexte, ce qui va nécessiter de l’argent pour les faire avancer. Aussi, elles ont droit aux paquets de « Kondrè » (mets de plantain préparé avec de la viande de chèvre) avant le départ et pendant le séjour chez l’intéressé et dans chaque paquet, il doit y avoir de l’argent.

Au petit matin, après la cérémonie, ils doivent revenir rendre compte au Roi du niveau de réussite de la cérémonie. Il va sans dire que dans le processus, le prétendant donne aussi une chèvre et une tine d’huile au Roi.

Le nombre de cône et la méthode d’agencement sont fonction du rang donné au prétendant. C’est ce qui va marquer la différence entre les cases lorsqu’on passe d’une concession à une autre, qu’on fasse face à des cases au nombre de toit différent, et le mode d’agencement variant. Il en ressort donc que le toit conique, revêt une particularité sur le plan culturel et anthropologique

2. Lien entre l’Architecture du toit conique et la fécondité.

Au départ, il s’agit d’une base ronde, au sommet de laquelle se trouve un bout pointu sur lequel est placée une assiette. Le toit conique de la maison du chef de la famille est généralement au « Touh » qui signifie littéralement « en bas ». Cette expression « en bas » renvoie « au sexe ». Il faut noter que dans la culture Bamiléké, les qualificatifs de « haut » et de « bas » sont historiquement chargés de symboles. Alors quand on parlait de la case au toit conique en faisant référence au « touh » (« bas »), « il s’agit en réalité de la maison dans laquelle l’acte de la procréation était menée. La maison à toit conique était alors le symbole de la fécondité. L’assiette au-dessus symbolisait la mamelle de la femme, bien que assurant l’étanchéité du toit. » La base circulaire était aussi riche en signification. Symbole de la protection, de l’union, de la sécurité cette forme ronde renvoie chez les Bamilékés à l’axe de l’unité, du dialogue et de la solidarité entre les peuples.

« Aujourd’hui avec le modernisme, on utilise plutôt l’aluminium dont la rigidité impose plutôt la forme pyramidale, à base carrée. Au sommet, on a un élément qui sert d’ornement et de protection contre les infiltrations des eaux. » Il faut donc noter que chez les Bamiléké, la famille est essentiellement matriarcale, d’où la place donnée à la femme dans les différents aspects de la culture.

A la fin, loin d’être une construction hasardeuse, les procédures et l’Architecture des toits coniques traduisent la place prépondérante de la femme chez les bamiléké du Cameroun, notamment dans le processus de prise de décision sur les affaires du village. Cette forme de coiffe revêt une signification qui va bien au-delà de l’aspect visuel pour revêtir une dimension socio-culturelle, spirituelle, et mystico-religieuse. C’est un véritable patrimoine à sauvegarder et à transmettre aux générations futures pour la modernisation de l’habitat.

Par MIPO TCHINKOU Edith Flaure, Architecte.

Mai-juin 2018, pour le voyage des Rois d’Afrique au Sud du Sahara en Allemagne, article proposé à Esperanza-Cade.

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